Constantin Feldzer
Compagnon de la Libération
Le 11 novembre 1940, nous partons avec quelques camarades d'Afrique du Nord pour Gibraltar. Six jours après nous coulons vers les Baléares, les Espagnols nous cueillent et nous renvoient en France. Un juge d'instruction, au sourire engageant, nous laisse en liberté provisoire. J'en profite pour filer en Afrique du Nord avec la fausse carte et la fausse permission, seuls objets que les sbires à Franco ne m'ont pas volés.
Débarquement à Alger..., mais j'ai été signalé. Nouvelle arrestation, je dois me présenter au port tous les matins à 10 heures.
Quoique déserteur je suis affecté en escadrille, mais un bienveillant télégramme de Vichy me renvoie à Sétif en surveillance.
Le 1er septembre 1941, convocation du Tribunal civil, ça se gâte ; je pense à " emprunter " un avion. Un avocat consulté me promet l'acquittement, je tente ma chance, résultat : un an. La prison maritime m'accueille, mais le régime ne me convient pas, et, avec les autres détenus nous commençons, histoire de nous distraire, une grève de la faim. Pour nous récompenser, nous déménageons vers le bagne militaire de Leboursouk. La petite histoire continue, jusqu'au jour où nous refusons de rentrer dans les cellules. Les Arabes refusent. Les gendarmes au nombre de six hésitent ; finalement, les gardes mobiles nous font une petite démonstrationde valse des crosses. Un peu abîmés, nous réintégrons, enchaînés.
Le mot d'ordre : " Personne à la soupe " est rigoureusement suivi... Huit jours sans manger. Je n'ai perdu que quatre kilos. Un beau matin, visite d'un général commandant la Tunisie, il nous engage très paternellement à " conserver notre santé ", mais ne s'attire que cette réponse dédaigneuse : " Conservez la vôtre ! "
Enfin l'hôpital et la libération.
PRINTEMPS 1942, Alger. Je suis versé au vol à voile et passe ainsi six mois sans accroc sérieux. C'est alors l'évènement tant attendu. Par une belle matinée, les Américains arrivent, maintenant la vraie bagarre va commencer, je mets immédiatement mon hangar à leur disposition, mais le reste de l'escadrille file vers l'intérieur, pensant peut-être résister.
A leur retour, je récolte un mois d'arrêt pour " désertion ". Mais je ne m'étonne plus de rien, et passe trente jour dans un grenier de gendarmerie ouvert à tous les vents avec une couverture et un repas par jour, ce qui n'a jamais été le régime des arrêts de rigueur.
Enfin c'est le baroud, avec la R.A.F. sur " Spit ".
Prise de Pantellaria, où j'abats mon second boche, un " Ju 88 ".
L'escadrille " Normandie " est formée. Je fais immédiatement ma demande, et c'est alors la meilleure compagne, le Boche fuyant de Vitebsk jusqu'en Prusse-Orientale. J'ai connu les Russes, leur magnifique armée, l'enthousiasme des soldats soviétiques luttant pour le même idéal, j'ai parlé avec des ouvriers qui, leur quinze heures finies à l'usine, étaient encore volontaires pour des travaux supplémentaires.

Constantin Feldzer à droite de la photo (droits réservés)
Magnifique union de l'armée et du peuple dans un but commun : " la guerre pour la patrie ".
Trente missions en U.R.S.S.; la dernière : chasse libre sur la Prusse-Orientale 2 500 mètres. Soudain des " Ju 87 " escortés de " Focke-Wulfs " pointent, nous engageons, la bagarre est sérieuse, les mitrailleuses claquent, la mélée est générale, ça se tasse brusquement et je me mets à la recherche de mes patrouilleurs.
Soudain des bruits inquiétant ! Mon taxi vibre de façon étrange, c'est le " pépin ", l'aile gauche se détache il faut sauter. L'avion explose ; un parachute qui claque, et je me pose, légèrement amoché, près de Vilkavitchki.
Encore un patelin que je n'avais pas visité !
Des SS s'approchent, ils n'ont pas l'air bien disposé ; l'un d'eux intervient, " un tiède chez les durs ", on me dépouille littéralement, la plus insignifiante des formalités, puis interrogatoire, prison. Je suis en assez mauvais état, heureusement un infirmier me soigne, me voilà prêt pour quelques quatre-vingts interrogatoires, au cours desquels les Allemands essaient de me faire dénigrer l'armée russe.
J'adopte une attitude neutre de pilote français, ne connaissant rien de l'armée et du régime soviétiques.
le camp, 300 puis 150 grammes de pain par jour, et 2 litres de soupe de rutabagas.
Le régime est sévère mais amélioré par la magnifique solidarité qui unit tous les officiers soviétiques avec lesquels je vis, ceux qui peuvent se débrouiller, en vendant quelques petits objets fabriqués, en formant des orchestre que les Allemands apprécient beaucoup, ou encore en fauchant tout ce qu'ils trouvent, travaillent pour l'ensemble des prisonniers.
En 1941-1942, deux millions de Russes sont morts de faim, de mauvais traitements, ou tués à coup de baïonnette (façon très discrète de supprimer une bouche inutile). Les gardiens boches sont, dans le dernier cas, récompensés par quelques jours de permission.
Je décide de fuir ; une évasion est, à priori, toujours possible.
Une alternative : partir du travail, le jour, ou scier les barreaux, la nuit ; j'adopte la seconde solution. Les barreaux sciés, il faut ouvrir les volets, je réussis à appeler un travailleur français qui veut aussi prendre le large ; tout est convenu pour le 14 février, mais les chiens, les rondes, les bombardements nous retardent jusqu'au 6 mars. Les volets sont ouverts de l'extérieur, à 6 heures du soir ; il faut laisser passer les rondes de 10 heures et minuit avant de tenter " la belle ".
Ce soir-là, pas de ronde, les Allemands devaient fêter un recul stratégique important.
A 3 heures du matin, nous décidons de jouer notre chance. Je suis avec un capitaine aviateur russe, ancien pâtre, puis ouvrier d'usine. Il a découvert l'aviation grâce à un aéro-club civil, la guerre en a fait un officier remarquable d'une droiture et d'un patriotisme à toute épreuve. Un exemple à méditer.
L'aventure commence. Une boussole soigneusement cachée va nous guider vers la liberté.
Marche jusqu'au matin vers le sud-ouest ; le jour il faut se cacher ; en vingt jours, quelques pommes de terre et, suprême friandise, quarante-cinq pots de miel découverts dans la ruche ; vingt jours de marche harassantes la nuit.
Enfin nous voilà devant la ligne de front, à 20 kilomètres du Rhin.
Il faut passer. Un matin, l'artillerie se déchaîne, ça crache de tous les côtés, à droite, à gauche, devant, derrière, puis calme absolu, plus rien ! Nous sortons ; du linge ensanglanté nous indique queles troupes sont passés. Marche vers l'ouest, des tanks ! Américains ou allemands ? Nous les évitons ; encore 12 kilomètres ; enfin, un uniformeallié : c'est un capitaine américain qui me recueille. Je mange ! je mange dans une assiette...
Tout n'est pas terminé, il faut rentrer en France, et pour cela, traverser le Rhin.
Normalement il faut attendre, mais je suis un peu pressé. Une seule solution, redevenir prisonnier, allemand cette fois-ci. Je traverse le Rhin en camion, je foule cette fois-ci le sol de France et tout me paraît soudain très simple, tout ce que je viens de passer, si naturel.
Des visages amis me sourient malgré mon uniforme de bagnard, et, mercredi soir 28 mars, Paris, ses lumières, le Paris de la guerre, mais Paris...
Mon frère a été fusillé par les Allemands, j'ai obtenu l'autorisation de repartir en Russie, je veux assister au final et avec les valeureux combattants soviétiques que je connais maintenant et qui méritent si bien notre admiration, je veux participer à la mise à mort du monstre nazi.
Témoignage recueilli par J. DEFENDINI (journaliste)


une dédicace de Jules Roy à Constantin Feldzer dit "Coca".
Les noms de Constantin Feldzer et d'Yves Ezanno sur la palque des Compagnons de la Libération aux Invalides (détail).
NOMME SOUS-LIEUTENANT A TITRE POSTHUME
...FELDZER apprend à Paris que sa succession est ouverte